Au fil du Mékong depuis Houay Xai...
Nous voilà donc au Laos, une bande de terre verte, sauvage et montagneuse au nord, encore très vierge de modernité et prise en étau entre le vietnam, la thailande la chine et le cambodge... L'histoire du Laos est plutôt complexe et difficile à appréhender. Avant de devenir un état indépendant et autonome, la terre "au million d'éléphant" fut écartelée par le passé successivement par les puissances du royaume de Siam, l'indochine française, l'occupation japonaise de la seconde guerre mondiale et enfin la fameuse "guerre secète" menée par les américains, qui détruisèrent une grande partie de l'est du pays durant la guerre du vietnam, poursuivant la population de nord-vietnamiens qui s'étaient réfugiée dans ces contrées centrales. Libéré depuis peu de la tutelle thailandaise, le Laos conserve encore une conscience culturelle, linguistique qui fonctionne encore en lien étroit avec cette influence thai passée. Nous apprenons à défricher les cartes du pays, y décelant peu à peu notre itinéraire pour les trois semaines à suivre. Nous voilà près à poursuivre la route.
Depuis la ville de Huay Xai, il existe un bien meilleur moyen, plus pittoresque et moins cher que le bus, pour rallier la ville de Luang Prabang, notre prochaine étape : prendre le bateau qui durant 2 jours descend le Mékong en s'arrêtant simplement une nuit en escale dans le village de Pak Beng avant d'atteindre enfin l'ancienne capitale Laotienne... Nous nous apprètons donc à cheminer par voie fluviale, sur ce Mékong au nom semblant tout droit sorti des récits de voyage d'un autre temps. Sacs sur le dos, nous embarquons ce matin sur une grande pagode en bois de près de 30 mètres de long. A bord, une cinquantaine de petits sièges étriqués en bois posés simplement sur le fond plat du bateau traditionnel Laotien: le voyage promet d'être long et inconfortable mais la seule vue du Mékong qui se déverse inlassablement sous nos pieds nous réjouit à l'avance de ce périple inédit. Si ce moyen de transport semble bien rudimentaire, il reste toute fois très prisé des touristes. Ainsi au fur et à mesure que l'heure du départ approche, des routards espagnols et français arrivent tout comme nous à bord, tout comme beaucoup beaucoup de jeunes anglophones... Nous nous désolons de plus en plus de l'attitude de ces derniers qui débarquent bruyamment avec leurs caisses de Chang (bière thailandaise bon marché) et leurs sacs de chips, branchant leurs ipods sur des enceintes mobiles le volume à fond... On croit vraiment réver devant autant de débilité, et d'étroitesse d'esprit. Nous avons encore du mal a comprendre comment cela peut être sympathique et "coooool" d'effectuer une traversée superbe sur le Mékong, tout en enchainant les bières et le whisky coca de 10h30 à 18h, en faisant dos aux paysages ! Faire autant de kilomètres pour s'éloigner de cette jeunesse américanisée et bourrine qui nous avait franchement dépitée sur la côte-est Australienne, pour la retrouver ici, se foutant encore éperdument de tout, des locaux, de leur culture et de la nature somptueuse du pays... Nous n'avons pas vraiment de mot, c'est juste révoltant ! Heureusement pour nous, le bateau accueille aussi de sympathiques espagnols, et français (des bordelais et des marseillais à l'accent réjouissant) qui s'avèrent plus "sur la même longueur d'onde" que nous et avec lesquelles nous échangerons tous ensemble durant le reste de la croisière... Il est vrai que 2 jours, c'est tout de même long mais le paysage reste magnifique et nous surprenons à chaque instant des petites scènes éphémères de la vie des villages alentours dont le fleuve est la principale ressource. En effet, si le fleuve est en décrue, il déborde néanmoins de vie. C'est ce même Mékong, sillonné par de nombreux petits pêcheurs, qui pourvoit en poisson la plupart des villages de campagne isolés et qui constitue parfois la seule voie de transport dans des régions où la route n'a pas encore déroulé son tapis gris. Dans la jungle, les quelques habitants des petites maisons de bois perdues sur la berge, ne se déplacent bien que grâce à lui, et nous les observons depuis notre embarcation, ces femmes, ces groupes d'enfants nus qui se lavent et se baignent dans la lumière dorée du soleil couchant. Nous croisons des familles entières assises en file indienne et glissant au fil de l'eau dans de longues barques si étroites et si frèles, qu'on penserait les voir se renverser au moindre tourbillon d'un Mékong pourtant très tumultueux. A d'autres endroit nous croisons chèvres et vaches qui broutent traquillement l'herbe grasse des rives.
Bien que l'ambiance paraisse assez tranquille à bord avec aucune autre occupation que de regarder le paysage ou manger deux ou trois fruits (emportés par nous même, chacun doit apporter ses propres vivres pour le trajet !), elle ne l'est cependant pas tout à fait. En effet, en cette période de l'année le niveau du fleuve est au plus bas et laisse apparaitre un nombre incroyable de rochers acérés, taillés dans le grès du fleuve, et surgissant de la surface de l'eau comme des épines gigantesques. Le voyage comporte donc également son lot de suspense et de risque, et nous conservons un oeil sur le capitaine du bateau (seul à manoeuvrer) qui fait preuve d'une incroyable maitrise pour éviter les récifs qui jonchent le fleuve... Tout simplement fou quand on pense que ces bateaux à fond plat sont aussi difficile à manier que leur inertie sur l'eau est grande. A la surface de l'eau, à quelques mètres de nous, les tourbillons sont impressionants, impossible de déchiffrer les courants du Mékong qui sont tout aussi rapides que chaotiques. Heureusement, l'énorme moteur rafistolé du bateau tourne à plein régime et semble disposer d'une puissance largement suffisante pour éviter parfois le pire. Nous avons tout de même droit à une sacré frayeur lorsque en plein passage entre les récifs, soudainement le moteur se met à faire un bruit étrange. Notre chaufeur affolé (voir même paniqué) commence alors à courir vers l'arrière du bateau là où se trouve le moteur, laissant immédiatement sa place et la barre, à la dame du stand de nourriture (logique)... A bord, tout le monde est un peu inquiets, sauf les anglophones qui continuent de cuver leur whisky Coca, les écouteurs vissés sur les oreilles. Notre collègue marseillais, expert mécanicien de son métier (dans le domaine de la raffinerie), nous signale après avoir jeté un regard, que la courroie vient de casser ("Beh Ouais, beh Ouais !" dit avec l'accent marseillais). Pas bon du tout ! A l'avant, la petite dame maintenant aux commandes n'est évidemment pas une experte en navigation et le bateau file tout droit vers un immense rocher. Plus que quelques mètres avant l'impact, elle pousse un cri en Laotien tandis que le capitaine, revenu en trombe en traversant tout le bateau, parvient au dernier moment à éviter l'accident en redressant la barre. Si nous ne sommes pas passés pas loin d'un remake du nauffrage du Titanic à la Laotienne, au final, après réparation du moteur dans un petit village, nous arriverons sains et saufs dans la jolie ville de Luang Prabang, avec le souvenir d'une traversée inoubliable du Mékong, vécue comme une belle aventure.
2010-06-08 12:34:57