Sous les affrontements: Bangkok, entre feux et couvre-feux
Bien évidemment conscients de la situation actuelle dans laquelle se trouve plongé le quartier commercial, centre des affaires de Bangkok, nous ne pouvions néanmoins éviter une étape dans la ville la plus célèbre de Thailande. Bangkok est depuis plus d'un mois au coeur d'affrontements violents entre les chemises rouges et le gouvernement du premier ministre actuel, Abhisit Vejjajiva. Les "rouges" dont le parti se revendique "contre la dictature" remettent encore à ce jour toujours en cause la légitimité de la prise de pouvoir de Vejjajiva, suite à la période de forte instabilité et de corruption politique ayant suivi le coup d'état militaire de Septembre 2006. Alors que nous débarquons à notre arrivée dans la gare centrale de Hualamphong, les chemises rouges occupent déjà les quartiers chics de Bangkok dans lesquels ils se sont barricadés après avoir activement défilé et protesté notamment à l'Ouest de la ville comme nous le raconte un thailandais rencontré dans le bus. Durant notre premier jour à Bangkok, nous n'aurions pu ressentir une quelconque trace du conflit, malgré quelques panneaux disséminés dans les rues et aux messages choquants "STOP KILLING". Effectivement, à l'ouest de la ville immense, dans le quartier de Banglamphu, nous semblons bien loin des images du guerre civile que l'on a pu surprendre dans les journaux télévisés internationaux. La réalité semble tellement différente de notre point de vue sur place, est-ce une distorsion de la surmédiatisation internationale ou bien l'efficacité de la bulle militaire placée sur la zone de conflit ? Nous ne pouvons réellement le dire. Toujours est-il que le gouvernement actuel délivre une propagande évidente de désinformation et de terreur aux thailandais concernant le conflit, souhaitant éviter tout ralliement du mouvement par de nouveaux manifestants. Partout dans la ville, l'occupation militaire est de rigueur, pour sécuriser mais également pour faire craindre. En effet, planant au dessus du mouvement presque kamikaze des chemises rouges qui tentent de maintenir une occupation en sous-nombre, l'ombre de Thaksin semble être au coeur de tous les débats. Partout on entend le nom étouffé de l'ancien leader politique charismatique et premier ministre évincé dont les rumeurs d'un potentiel retour ont traversé les campagnes du Nord dont il est originaire, jusqu'à Bangkok. On suppose que ce serait d'ailleurs lui qui tirerait les ficelles de la révolte des chemises rouges, à grands coups de Baths issus de sa fortune personnelle de millionaire thailandais adoré du peuple.
Alors que nous nous dirigeons vers un hôpital de l'église Advantiste (une belle secte dissimulée comme toujours sous de vagues traits religieux), le seul centre de soin international disponible en ces temps de conflits, pour soigner l'otite d'Henri, nous sommes malgré nous contraints de nous approcher du lieu du conflit pris entre les avenues Rama IV et Petchaburi. En marchant le long de Thanon Petchaburi, nous observons au loin plusieurs regards préoccupés comme nous par l'épaisse fumée noire qui s'extirpe entre les buildings du centre de Bangkok. Etrange sensation que de parcourir les rues d'une ville en prise avec un conflit civil, nous avons l'impression de faire parti du décor des reportages que l'on voit le plus souvent au 20h où à "envoyé spécial". Remise en concret du voyage... Nous filons dans l'hôpital pour faire soigner l'oreille de Henri. Entre deux images iconiques d'un jésus presque raélien attirant vers lui les animaux de la savane, comme tous les peuple de la terre, un médecin occidental à moustache nous reçoit dans son cabinet. "Ottite externe un peu infectée" nous dit-il dans un anglais très britannique, "rien de grave". Nous migrons naturellement sur le sujet des chemises rouges. Le toubib nous dit avec un air souriant combien cela lui fait du bien de voir une petite pathologie comme celle-ci comparée aux blessures par balles et autres insanités de guerre, venant tout droit de la zone de conflit et qui sont monnaie courante dans les hopitaux ces derniers temps. Si en tant que touristes internationaux nous sommes bien protégés des scènes de combats, la réalité sanitaire en est toute autre et à observer les équipes d'internes de l'hopital sur le qui-vive, nous prenons conscience de la dimension tragique des évènements. Notre médecin moustachu ajoute alors avec un air inquiet : "nous attendons d'un instant à l'autre les premiers blessés, nous avons eu un coup de téléphone du gouvernement qui nous ont dit de nous tenir prêts"... C'est sûr déjà ce matin, et dans le reste de la journée, les choses vont bouger après l'annonce d'un mouvement miliaire important. Nous sommes le Mercredi 19 Avril, jour de l'assault général de l'armée thailandaise et ultime action afin de déloger définitivement les restes de la révolte des chemises rouges à Bangkok. Un mercredi Noir.
Au retour nous reprenons le chemin vers Banglamphu en longeant de très loin la zone de conflit. vers Rama I, les habitants résidant près du centre s'inquiètent de nous voir là et nous dissuadent l'oeil sérieux, d'aller plus en devant. Aujourd'hui toute activité semble s'être arrêtée dans la ville, plus rien ne circule, aucune boutique n'est ouverte. La tension est palpable, chaque regard est tourné vers l'Est et les imposants feux que l'on scrute au loin témoignent de l'intensité de l'après-midi. Sur les grandes avenues, des militaires équipés de fusil d'assaut ont tirés des barbelés, ouvrant le passage ponctuellement à de grands camions d'hommes en uniformes venus en renfort. La vie continue entre les tas d'ordures que la voirie paralysée depuis plus d'un mois laisse là à pourrir allègrement dans la chaleur. Quelques mobylettes de résidents passent les barricades militaires, le traffic de Bangkok s'effectue maintenant au compte goutte, à petite dose, comme filtrée à travers l'épuisette de l'armée Thai. La Bangkok submergée de voiture et de tuk-tuks n'est plus et a cédé place à une pâle occurence de son statut de mégalopole nationale à la paix et au calme hypocrite.
Pas de bus, ni d'ailleurs aucun transport en commun, nous rentrons à pied. La grande avenue de Ratchadamnoen Klang qui nous conduit à Banglamphu est déserte. Plus loin l'unique Macdonald's du quartier qui affichait la veille fièrement son enseigne lumineuse 24/24h est définitivement clos et plongé dans l'obscurité. Les rideaux de fer des magasins tombent les uns après les autres alors que le crépuscule se fait plus présent. Les écriteaux de papiers placardés sur les façades des boutiques laissent supposer un évident couvre-feu bien que nous ne puissions le lire explicitement, irrémédiablement bloqués par l'alphabet Thai à l'esthétique complexe. Un peu inquiets par ce manque d'information, nous qui ne pouvons précisément savoir ce qui se passe, nous forçons le pas et obtenons finalement confirmation auprès d'un des policier du quartier en patrouille. Toute la ville ainsi qu'une vingtaine d'autres provinces thailandaises seront soumises à un couvre-feu dans les jours suivants, imposé à partir de 20H jusqu'à 6h du matin. Nous traversons finalement le quartier du marché nocturne, incroyablement animé la veille et semblant maintenant n'avoir jamais existé que dans notre imaginaire. Après un rapide tour dans un petit restaurant encore ouvert, nous faisons le plein d'eau potable et filons à notre guestHouse. Singulière journée que ce mercredi 19 à Bangkok, pour nous, tristes spectacteurs involontairement ballotés par un conflit civil qui ne nous concerne pas et qui nous dépasse très largement.
Quelques jours après que le gouvernement aie nettoyé la zone de conflit, nous aurons la chance de visiter enfin le centre chic de Bangkok près de Rama IV, avec ses gratte-ciels et ses boutiques luxueuses. Partout des attroupements de Thailandais curieux photographient les quelques traces de la révolte essuyée par Bangkok. Le gigantesque centre commerical "Central World Plazza" incendié par les chemises rouges est dissimulé derrière de grands murs de taules tandis qu'ailleurs, les quelques reliques de lances en bambous, pavés et drapeaux rouges sont entassés près d'un pilier de la voie express. La vie semble avoir définitivement repris son cours, et les cols blancs et les bus circulent à nouveau comme si rien ne s'était passé. Nous discutons un peu des évènements avec un thailandais originaire des campagnes du nord-est, où la révolte est la plus ancrée. Celui-ci n'osera pas vraiment hausser la voix de peur qu'on l'entende, et nous avouera simplement que selon lui la majorité des thailandais n'ont compris que ce que le gouvernement voulait bien leur montrer et que le conflit et les intérêts politique en jeu sont bien plus complexes qu'on ne pourrait le supposer. Nous lui ferons spontanéement part de notre avis le plus humain, déplorant selon nous l'absurdité d'un gouvernement thailandais qui ose faire feu sur des manifestants désarmés et révoltés à coup de pierres, de bambous et de cocktails molotov et proclamant la Thailande comme un état "démocratique".
2010-05-19 02:24:50