Jakarta et le port de Sunda Kelapa
Jakarta, vaste désert urbain pollué, diluant dans de grandes artères interminables un flot continu et infranchissable de bus, bejak et voitures... Sans âme, des places gigantesques semblent occuper un trop plein d'espace sur lesquels les avenus s'étirent, semblables à des autoroutes. Les petits marchands ambulants ont dans le centre, cédés leur place à d'imposant centres commerciaux modernes. Nous retrouvons malgré tout un peu de l'ambiance pittoresque de Java dans les quartiers du Sud et dans Jahlan Jaksa, vers lesquels nous fuyons le coeur minéral de la mégalopole Indonésienne. Plus au nord vers en nous dirigeant vers le vieux port de Sunda Kelapa face à l'océan Indien, nous retrouvons enfin un intérêt ressurgissant pour la ville. Nous traversons le quartier de l'ancienne colonie Hollandaise de Kota, animé par un marché tendance et local. Au pied des bâtiments hollandais délabrés, vestiges du passé colonial de l'île, nous arrivons sur la place Taman Fatahillah sillonée dans tous les sens par de jeunes javanais juchés sur de vieux vélos Hollandais. Si Java est maintenant fière de son indépendance elle a néanmoins conservé un aspect positif de la colonisation : l'amour du vélo aux formes très européenne. Devenu l'attraction touristique du coin pour les indonésiens, on peut louer ces anciens vélos pour quelques roupiah, tout en arborant un coquet chapeau à fleur afin de compléter le cliché hollandais. Plus loin toujours vers le port, la Jakarta triste et moderne a troqué ses immeubles impersonnels pour des quartiers plus modestes. Dans ces petites ruelles nous retrouvons l'agitation de la vie plus simple et tout simplement plus vivante de Java. La pollution est omniprésente comme toujours dans la ville, et les relents chauds des vapeurs de gasol émanant des camions, brûle nos poumons. Nous marchons toujours plus loin au Nord, nos semelles de chaussures presque fondues sur le goudron écrasé par un air vacillant de chaleur. L'air semble avoir déserté la ville que l'on surnomme d'ailleurs le Big Durian (le fruit local épineux et à l'odeur prétenduement pestilentielle), en contraste avec la Big Apple New-yorkaise. Sous le soleil déclinant, nous faisons les frais d'une canicule de fin d'après-midi retenue par la densité urbaine de cette gigantesque agglomération, tandis que nous atteignons enfin les premiers quais du port de Sunda Kelapa. Près des bateaux amarrés, de vieux pêcheurs aux visages de sages, ermites de la mer, trônent en tailleur sur le rebord de pierre surplombant les eaux poisseuses et quasi-stagnantes. Sous leurs traits secs et profonds, ces disciples de Neptune retenus à terre, semble continuer de contempler inlassablement l'horizon de la mer, les yeux plissés vers un point invisible. Leurs mains racontent d'elles même leur rapport à la mer indonésienne, la dureté de leur métier. Leurs doigts sont à l'image de vieux outils usés, vieux bouts de bois cassés et tordus par la tension des épaisses cordes qui jonchent le pont des bâteaux... Témoine de la vie marine la plus rude qui existe. Partout, on décharge ou on décharge les bâteaux, les porteurs trimballent sur leurs dos tantôt des sacs de ciment, de riz ou encore des caisses de fruits, dont l'un des marins nous lançe deux belles oranges. Du haut des murailles de bois coloré des proues des "Pinisi", les somptueux bâteaux Buginais originaire du Sud de la Sulawesi, les gamins s'amusent à se jeter dans les eaux usées du port, accueillant débris et détritus en pagaille tout comme de grandes nappes d'huile. Ils nous hèlent avec leurs grands sourires blancs pour que nous les observions dans leurs chutes, en pleine acrobatie, avant de remonter ensuite de plus belle en escaladant agilement les épaisses cordes tressés jusqu'au pont supérieur, pour enfin recommencer de plus belle. Près des entrepôts, étendus de tous leur long entre les palettes de bois et casiers de pêches, des ersatz de marins endormis tentent de récupérer quelque sommeil certainement insatiable. Dans le port de Sunda Kelapa, "y'a des marins qui dorment" commme dirait l'autre, tandis que les camions défilent encore et toujours sur les quais devant la silhouette des marins taillées dans le plus épais des bois. Nous repartons tranquillement vers Kota au coucher du soleil, les yeux chargés de cette ambiance portuaire presque anachronique... Sur notre chemin, nous saluons sur le côté deux porteurs de sacs de ciment, leur peau ambrée blanchie par la poudre blanche s'échappant des sacs leurs donnerait presque un air de maquillage. Après tout, peut-être sont ils finalement et simplement des artistes de la mer, sur ces quais extraordinaires où l'on croise des moines neptuniens et des enfants acrobates...
2010-05-09 02:16:59