La vie paisible de Yogyakarta ou "Yogya"
Il est temps de descendre de notre refuge dans la montagne et nous commençons d'abord par regagner Probolinggo en bemo, laissant derrière nous le village de Cemoro Lawang, toujours figé dans le froid du matin. A Probolinggo, lotis dans un autre bemo entre deux écolières ultra bavardes dissimulées sous leurs voiles roses, nous faisons la connaissance de Zoé, une pétillante anglaise d'une trentaine d'année au français impeccable... La jeune femme nous avoue avoir débarqué à l'âge de 10 ans en Bretagne avec ses parents où elle a étudié jusqu'à ses 18 ans, ce qui lui a permis de maitriser complètement la langue de molière. Zoé et une amie britannique à elle se rendent comme nous à Surabaya et nous faisons finalement tous ensemble le trajet en bus jusqu'à la grande ville du centre-nord de Java. Finalement, après une après-midi entière passée dans les transports que ce soit en bemos, bejaks et bus, nous parvenons enfin à la gare de Surabaya où dans la soirée nous sautons dans un train pour Yogyakarta. Surnommée "Yogya" ou "Jogja" pour les intimes, la ville de Yogyakarta est la capitale de l'ancien royaume au centre de Java. Accueillant toujours la résidence du Sultan, la ville est maintenant devenue la capitale emblématique de l'héritage historique et culturelle de l'île. Nous arrivons donc de nuit dans cette Yogya tant évoquée et dont le nom circule parmi les étrangers avec une certaine rumeur de sympathie. Au sortir de la gare, nous sommes immédiatement surpris et presque déjà conquis par le calme et la paix qui règne dans les rues pourtant centrales de la ville. Loin, très loin se trouvent maintenant le traffic insupportable et l'oppression constante de Surabaya où nous avions passé un moment de notre après-midi, trimballés par des bejaks aggressifs et des bemos bondés impossibles à voyager. Yogyakarta semble être bien plus empreinte de douceur et si facile à déambuler à pied, nous qui sommes maintenant en train de trainer tranquillement notre belle bosse de sac à dos dans de petites ruelles tamisées et désertes. Dans la chaleur de la nuit, nous trouvons bientôt un homestay sympa dans lequel nous posons enfin notre lourd baggage après une longue, très longue journée de déplacements en tout genre.
Nous restons finalement près de quatre jours dans la ville que nous apprenons à apprécier et à découvrir dans quelques uns de ses nombreux recoins. Nous explorons ainsi les différentes facettes de Yogya la paisible, découvrant des techniques d'artisanat millénaires comme le Batik (motifs sur tissu réalisées à la main à l'aide de cire chaude) ou encore le Wayang (les marionnettes traditionnelles gravées dans le cuir ou sculptée dans le bois). Nous avons également tout le loisir de nous promener dans la vaste enceinte du Kraton (le palais du Sultan) dont les murs blanchis à la chaux abritent encore les officiers du Sultan en tenue traditionnelle et des quartiers enclavés à la vie encore très authentique. Que ce soit à pied ou en bejak, nous traversons la ville littéralement dans tous les sens, en optant parfois pour celui de l'errance la plus totale, déambulation qui se révèle toujours être un étonnant catalyseur d'expérience et de rencontre avec les locaux. Dans les rues blanches désertes et écrasées par le soleil de midi, quelques visages apparaissent sous des porches sombres tandis que le linge n'en finit pas de sécher, disposé un peu partout sur les toits ou accroché aux fils électriques qui s'étendent entre les portes de couleurs vives aux textures patinées. Dès que l'air se fait plus frais, les enfants défilent, construisant et tirant derrière à eux à toute jambe des cerfs-volant aux traits simples fait de bric et de broc et et dont le succès du décollage nous surprend toujours. Au détour de ces rues aux virages en angle droit au tracé improbable, nous croisons presque systématiquement les petits vendeurs de Bakso (une soupe locale aux boulettes de viandes) qui sillonnent eux aussi les petits quartiers, faisant rouler devant eux leurs éternelles paillasses ambulantes à la marmite d'acier pas toujours irréprochable. Yogya nous saisit littéralement, par les sourires de ces habitants, par le calme de ses petits quartiers isolés aux rues minces et labyrinthiques, par son rythme lent et lourd que l'on croirait parfois figé. Dans les grandes artères du centre, l'ambiance se fait plus moderne et l'intérêt pour les touristes se fait plus grand mais toujours respectueux. On nous hèle parfois à grand coup de "Batik !" ou de "Bejak !", tandis que nous empruntons des allées en arcade aux allures de souk, traversant la fumée des étals de vendeurs de brochettes qui retournent en permanence leurs satays colorés au pinceau par de douteux mélanges épicés d'oranges et de jaunes. Nous parcourons des marchés de légumes et d'épices, baignés dans les parfums de la girofle ou de la cannelle, nous surprenons les visages ambrés des femmes javanaises, émergeant au dessus d'un tas d'oignon rose ou en dessous d'un panier de piment. Partout, on dort, à n'importe quelle heure, à n'importe quel endroit. Lors de fugaces instants, l'ambiance musulmane tranquille qui règne ici prend des airs de Maghreb, mais si la chaleur est terrible, quelques fortes pluies diluviennes viennent également inonder les rues et bloquer les déplacements, nous rappellant que nous sommes bien dans les régions équatoriales d'indonésie. Les quelques jours que nous passons ici sont un véritable moment de détente au contact d'une Java plus posée, plus reposée, et qui se livre à nous semble t-il sous son meilleur jour. Après deux semaines plutôt intenses passée en Indonésie depuis Bali, nous en profitons donc pour recharger un peu nos batteries.
2010-05-05 23:58:53