Australia Dreamin'

Le Kawah Ijen et ses forçats du souffre

A 3h40, nous voilà debout, les yeux gonflés de sommeil et la furieuse envie de revenir au lit mais debout quand même ! Il est temps pour nous de filer sur la terrasse du petit resto du Homestay pour nous enfiler quelques tasses du délicieux café local (cette fois-ci c'est la bonne occasion) avant de rejoindre Richie et Kristina à leur mini-van charterisé. Tout à l'air d'aller pour le mieux, il est 4H et nous sommes parés pour l'ascension du Ijen... Seul hic : le chauffeur du mini-van des deux autrichiens qui avait cordialement accepté que nous partions avec eux la veille, retourne sa veste au dernier moment (il faut dire que vu la tête de con du bonhomme il y avait 75% de chance que ca arrive) et nous demande à nous, qui sommes maintenant au pied du mur, de payer chacun la somme de 50 000 RPH pour nous amener jusqu'au Pos Paltuding. Nous sommes littéralement pris au dépourvu et notre couple d'ami autrichiens tente de faire comprendre à leur chauffeur, que ce sont à eux de décider et que si ils payent aussi cher pour louer tout le mini-van, ils leur revient le droit d'inviter des amis juste pour quelques kilomètres. Rien n'y fait. Le racketteur amateur de petite taille, une couverture en laine autour des épaules (comme tous les locaux du coin qui vivent mal les basses températures de l'altitude), commence à s'agiter tout en vociférant des paroles en Bahasa Indonesia et tremblant d'adrénaline face à nous cinq et la malicieuse petite arnaque qu'il est parvenu à monter. Révoltés, nous commençons par nous frotter verbalement au chauffeur, qui bientôt se braque et se renferme sur lui même comme un enfant, semblant à la limite d'éclater en sanglots, et tentant en vain de joindre son boss le fameux "Leo", au téléphone. Concertation avec Clive, il semble évident que nous n'avons pas le choix de toute façon, il est 4h, nous mettons Richie et Kristina dans l'embarras et surtout, nous n'avons aucun moyen à notre niveau pour nous permettre de négocier. Nous acceptons donc notre triste sort et cédons. Ambiance glaciale dans le véhicule. C'est sûr, le chauffeur de nous fera pas de cadeau sur le trajet.

Arrivée au Pos Paltuding, au pied du Kawah Ijen, nous devons d'abord passer un poste de police avançé qui contrôle l'entrée sur le site. Là encore (Slava et Natalia nous en avait parlé) les gardes nous réclament un droit d'entrée d'un tarif raisonnable, mais également et surtout une taxe sur les équipements photo et vidéo égale au moins à 8 fois le montant du droit d'entrée. Le prix demandé est exhorbitant pour nous qui essayons de vivre à la locale et raisonnons maintenant en Roupiah et non en euros. Nous décidons alors sur les conseils des russes de planquer le matériel au fond de nos sacs à dos et de ne dire mot. Le suspense est tendu lorsque l'on nous prévient qu'une fausse déclaration est passible d'une amende, mais bon... ca passe tranquillement ! Deux minutes plus tard, nous voilà sur les sentiers de terre du Ijen, reprenant à la main nos appareils photos et caméra : un vrai parcours du combattant pour arriver jusque là ! Depuis le Pos Paltuding, ll faut compter une bonne heure de randonnée pour gravir les quelques 400 derniers mètres d'altitude avant d'atteindre le sommet du Ijen. Si nous étions habitués aux 30°C presque constants de Bali et Java, il fait maintenant bien plus frais sur les hauteurs. Néanmoins, après quelques minutes de marche, nous devons tous nous effeuiller de nos polaires et K-Way portés pour l'occasion. A 5h, le soleil commence lui aussi son ascension sur la forêt qui s'étend sur les environs. Dans la brume matinale du petit chemin à flanc de volcan, nous apercevons quelques paniers de souffre d'un jaune irradiant, éparpillés sur le bas côté. Hormis l'odeur d'oeufs pourris qui commence à nous titiller les narines, ces premiers témoins de l'activité volcanique du Ijen sont déposés par leurs porteurs la veille, lorsque ceux-ci terminent leur journée sans avoir eu le temps de les acheminer jusqu'en bas. Nous croisons les premiers porteurs de souffre de la journée, qui redescendent déjà avec leurs lourds fardeaux. Impressionante collision culturelle entre nous les touristes aisés et ces valeureux travailleurs qui descendent parfois pieds nus jusqu'au coeur du cratère. A notre rencontre, les porteurs nous réclament des cigarettes qui comme ils le disent leur permet de se débarasser de l'odeur corrosive du souffre dont ils sont imprégnés. Ces volontaires, véritables forçats du souffre, remontent du cratère du Ijen des paniers tressés chargés de près 80kg du minerai jaune dont ils ne tirent que quelques maigres roupiahs d'une valeur équivalente à seulement quatre de nos euros.

Nous continuons de croiser les porteurs tandis que nous remontons petit à petit vers la crète du Ijen. Les visages marqués et les corps des travailleurs entamés par l'effort nous renvoient à la futilité de notre ascension. Que venons nous chercher en venant ici ? Qu'est ce que ces visages pensent que nous fassions là ? Nous faisons en tout cas en ce moment tous, l'expérience d'un des métiers les plus difficiles restants au monde. Comment l'industrie peut elle laisser ainsi une poignée d'hommes travailler à cette activité aussi épuisante qu'inhumaine et réduisant leur espérance de vie à guère plus de quarante années... Le souffre ramené par ces mineurs aux corps émaciés servira entre autre à l'industrie cosmétique, en vue de produire des crêmes de beauté et de soin. Absurde paradoxe. Toujours plus haut dans notre ascension, nous arrivons bientôt sur une terrasse en terre grignotée sur la pente du volcan. Nous apercevons une vieille baraque en bois aux airs de cabane de trappeur. Il s'agit de la "Kantin", le lieu de pesée et de pause pour tous ces porteurs qui remontent du cratère avant de redescendre quelques km plus bas. Sur une grande balance en fer, les porteurs profitent d'un moment de répit en venant accrocher leurs palanches en bois pour y faire peser le contenu de leurs paniers chargés de blocs jaunes. Ils reçoivent ensuite un papier certifiant le poids et la valeur du souffre ramené qu'ils doivent pourtant encore redescendre 4 km plus bas jusqu'au point de départ de la route menant à l'usine de traitement. Plus loin, les traces du mauvais tourisme commençent à faire leur apparition, un homme vend des petite statuettes de souffre à deux des grimpeurs, statuettes sculptées à l'effigie de Donald Duck... Nous nous essayons à soulever les palanches de 80kg des porteurs sur leurs encouragements et sous leurs rires : si nous observons ces javanais relativement maigrichons placer les paniers sur leurs épaules avec une facilité déconcertante, de notre côté nous sommes bien incapable de faire décoler le minerai jaune du sol, ce qui témoigne de leur incroyable et parfois si fine robustesse... Vraiment impressionant !

Nous arrivons enfin après 1h de marche au total jusqu'au sommet du Ijen. Face à nous la spectaculaire "Caldeira" du volcan, qui abrite un vaste lac d'acide à la couleur turquoise. Nous marchons un moment sur la crête avant d'observer en contrebas le flot de mineurs affairés près de la souffrière d'un jaune vif et piquant qui exhale en continu une épaisse fumée aux relents âcres. Nous descendons bientôt jusqu'au fond du cratère, équipés simplement d'un tee-shirt imbibé d'eau et enroulé autour du nez et de la bouche afin de nous protéger des vapeurs de souffre. Un vague chemin alambiqué serpente le long de la pente ardue entre les rochers acérés. Nous continuons de croiser les mineurs exténués et l'oeil hagard durant cette étape de remontée du cratère, de loin la plus difficile pour eux. Sur leur passage, nous nous écartons rapidement pour ne pas les géner, devant parfois nous aggripés comme nous le pouvons dans la pente du volcan et aidés simplement de quelques prises réduites. Les vapeurs sulphurisées sont véritablement infernales lorsque nous atteignons enfin l'endroit où les mineurs récupèrent les blocs de souffre. Les toux des travailleurs raisonnent en permanence dans la fosse du volcan. Ces derniers provoquent articiellement la solidification du minerai en drainant le gaz des fumerolles dans de grands tuyaux en fer dans lesquels les vapeurs acides se condensent et passent de l'état gazeux à l'état liquide avant de se cristalliser. Les plaques et stalagtites produites, d'un jaune éclatant virant parfois vers l'orangé, sont ensuites débitées à coup de barres à mines par les ouvriers qui les chargent dans leurs paniers d'osier tressé. Au bord du lac d'acide, nous observons l'impressionant spectacle de cette étendue d'eau bleue sur laquelle les vapeurs du Ijen stagnent puis se dispersent en volutes mystérieuse. Parfois l'imposant nuage de gaz issu des fumerolles change brutalement de sens, et nous nous retrouvons piégés dans un épais brouillard suffocant de souffre. Cloués au sol ou bien réfugiés dans une veine naturelle du cratère avec d'autres porteurs, nous mordons notre tee-shirt en quasi-apnée dans l'air irrespirable qui agresse également nos yeux déjà rouges. Plus la matinée avançe, plus le gaz s'engouffre dans le cratère écrasé par l'air chaud et bientôt nous décidons donc de remonter le plus rapidement possible pour nous éloigner des vapeurs toxiques. Le temps d'une éclaircie, nous avons tout juste le temps de remonter la pente du cratère de quelques dizaines de mètres lorsque l'épais nuage envahi à nouveau la souffrière, immergeant le lac et par la même occasion Clive resté plus bas, dans la plus imperméable des mélasses. Après quelques minutes à attendre un peu inquiets notre compagnon australo-britannique laissé près du lac, ce dernier finit enfin par remonter à notre niveau, l'air paniqué et enchaînant quintes sur quintes de toux, "J'étais bloqué au coeur du nuage" nous raconte t-il... Le Ijen souhaite nous mettre à l'épreuve. Nous remontons ensuite jusqu'en haut du cratère, distribuant les dernières cigarettes, biscuits et cacahuêtes que nous avions achetés pour les porteurs qui nous esquissent parfois de formidables sourires, faisant parfois oublier la souffrance physique de leurs dos cabossés auxquels ils semblent s'être habitués jour après jour.

Il est environ 10h30 lorsque nous sommes de retour à notre Homestay, juste le temps de boucler nos sacs et de prendre le petit déj' en profitant du café et du jus de fraises mis à disposition (pas pour nous mais on arrive à chaparder quelques tasses), et nous voilà déjà repartis ! Cette fois-ci nous ne sommes plus trois à redescendre en Bémo car Slava et Nathalia se sont joint à notre équipée de backpackers en folie. Nous arrivons donc guillerets, tous les cinq devant une petite épicerie où passent les transports, où nous apprenons que le prochain bémo ne part que sur les coups de 15h. Nous prenons donc notre mal en patience et attendons... Durant ce temps d'attente où Clive en profite pour se faire faire un massage par un petit vieux du coin avec lequel il a sympthatisé, un homme vient à notre rencontre et nous propose ses services de chauffeur (et oui on vous le répête tous le monde ici devient chauffeur à partir du moment où il a un véhicule, ou restaurateur si il a un wok). Après de longues négociations, nous quittons finalement Sempol après avoir seulement attendu 45 min. Arrivée à Bondowoso, nous faisons tous le plein de nouriture avant de continuer encore ensemble notre route, en car cette fois-ci, en direction de la très encombrée Surabaya. Pour notre part, nous n'irons pas jusqu'à cette dernière car nous souhaitons maintenant faire route vers le très célèbre volcan Bromo, et devons pour cela nous arrêter à Probolinggo. Le voyage en bus est bien sympathique, discutant avec Clive, Slava et Natalia, ces derniers nous donnant de précieuses indication pour la suite de notre voyage au Laos et Cambodge. En début de soirée, un jeune adolescent javanais à l'anglais impeccable vient nous faire la causette pour, dit il, en apprendre plus sur les occidentaux (qu'il idéalise tout naïvement). Assez brillant, le jeune homme, vrai "speedy gonzales", semble avoir plein de choses à raconter et à nous demander, de notre côté nous lui gonflons le moral à bloc pour qu'il continue le plus loin possible ses études, lui qui pense malheureusement n'avoir aucune chance pour se sortir d'un milieu plutôt défavorisé. Mais voilà déjà que le bus ralentit à l'arrivée de Probolinggo et c'est avec une grande pointe de tristesse que nous descendons tous les deux du bus, en disant aurevoir à nos inoubliables compagnons de route avec lesquels nous auront vécu bien des aventures, notemment Clive avec qui nous cheminions depuis 3 jours.

Nous nous retrouvons avec un étrange sentiment de solitude, lorsque nous entamons la recherche de notre nouveau bémo à destination de Cemoro Lawang, le petit village le plus proche du Bromo. Il est 18h30, nos bagages sont dans le mini-bus et nous attendons que notre chauffeur nous donne le signal du départ, celui-ci attend d'avoir un peu plus de clients pour partir ce qui est habituel pour les bemo ici qui n'ont pas d'horaires fixes... Les minutes deviennent des heures et les clients ne viennent toujous pas, à la nuit tombée on imagine de moins en moins des touristes comme nous, vouloir se pointer pour voyager dans un bemo miteux. Notre chauffeur ne veux toujours pas démarrer tant que le bus n'est pas "full". Nous perdons un peu patience, il nous propose de chartériser le véhicule, ce qui signifie en gros payer 200 000 Rp au lieu de 50 000 Rp mais d'y aller directement. Nous ne voulons pas, persistons et décidons enfin d'attendre quitte à dormir dans le bus. Nous lui faisons bien comprendre que nous ne sommes pas des portes-monnaie ambulant et que peu nous importe quand il partira, notre prix restera le même. Finalement vers 23h, notre chauffeur parvient à trouver deux autres clients pour Cemoro Lawang et nous trouvons un compromis en ne payant que 60 000 Rp pour que le mini-van parte sur le champ ! Après une bonne heure à toute berzingue dans les routes sineuses et heureusement désertes de la nuit, nous arrivons dans le froid de la montagne vers minuit et demi et trouvons une chambre minuscule où enfin nous nous endormons après cette très très longue journée.

2010-05-01 23:49:28

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