L'expérience d'un combat de coq
Le soir, en nous aventurant dans les quartiers peu fréquentés de Munduk, nous tombons sur un attroupement général en marge de la rue. En contrebas une terrasse de terre accueille de grandes toiles tendues comme un chapiteau au dessus de la tête de dizaines de balinais. Dans une ambiance de kermess locale clandestine, une population constituée presque exclusivement d'hommes est attroupée autour d'un grand enclos. Fort des quelques maigres informations sur les coutumes locales glanées au fil de nos rencontre avec les balinais, nous percutons immédiatement qu'il s'agit de la préparation pour un combat de coq. Le combat de coq, spectacle populaire des campagnes balinaises est désormais illégal car entrainant le pari et la mise de somme importante d'argent. Désormais controlé, et restreint uniquement à l'usage des cérémonies, le combat de coq est normalement pratiqué dans les temple dans le seul cadre d'offrandes de sang et de sacrifices des bêtes. Traditionnellement, il permet en effet ainsi de tuer une bête sans que l'homme n'aie directement à y prendre part, et respectant par la même occasion les croyances animistes de l'île hindouiste. En dehors des combats de cérémonie, seul les métiers spécifiques comme charcutier, etc.. sont autorisés à tuer les animaux. Dans la réalité, la police tolère encore ces combats et les transferts d'argent qu'ils entrainent. Ceux-ci tenus clandestinement le plus souvent dans les petits villages sont depuis la nuit des temps balinais une véritable attraction comme chez nous les courses de chevaux, le PMU, etc... Nous nous avançons donc pour ressentir l'ambiance de l'intérieur. Seuls occidentaux du coin, nous sommes désormais au coeur de tous les regards, et si dans un premier temps nous nous demandons si nous avons vraiment le droit de nous trouver ici, les yeux ronds qui se transforment en sourire désamorçent notre appréhension qui s'avère finalement infondée. Près de l'arêne de combat, une table accueille une partie de jeu endiablée, dont nous n'apercevons que très peu de choses entre les interstices de la foule qui encercle littéralement les joueurs. Nous revenons bientôt au coeur de l'attention ici : le combat de coq qui va bientôt débuter.
Durant ce show aux galinacés sanguinolents, seul les hommes ont l'air de pouvoir parier, car les trois ou quatre femmes présentes dans l'enceinte semblent uniquement affairées à préparer des mini-snacks locaux, types satay de poulets ou barbecue pour les parieurs. Avant le début des hostilités et comme précédant les matchs de boxes, on procède avant tout à la présentation des combattants qui vont s'affronter. Ca parle fort, ça rigole... tout le monde à l'air de se connaitre... Les coqs passent alors de mains en mains, tatant vivement les mollets des bêtes qui semblent au meilleur de leur forme, soulevant leur ailes, et observant avec attention l'état de leurs testicules. Chaque détail susceptible de faire pencher la balance du combat est ainsi relevé par les balinais qui élaborent alors leurs paris en conséquence. Chacun constitue ensuite sa mise, plaçant ses billets dans de grands sacs de toile sale, dont le montant total est enregistré par les organisateurs. Durant ce temps, sur l'un des côtés de la barrière du ring en bambou, le cadavres des précédents perdants des combats sont en charpies. Là une cuisse découpée est simplement posée sur le sol, non loin d'un corps de coq sans tête étendu sur le sable et la terre assombris par le sang des combats. Ambiance de tripot très pittoresque... De notre côté, nous continuons d'observer attentivement toute la mécanique de cette tradition très locale.
Tout le monde semble avoir bien pris connaissance des volailles, et chacun à l'air décidé à camper sur ses paris : le combat peu commencer. Deux personnes en charges de l'organisation se saisissent alors des deux coqs, auxquels on attache à la patte une lame d'acier trempé bien aiguisée et fixée solidement à l'aide d'un traditionnel fil de laine rouge. De la main, les deux balinais titillent ensuite les testicules des bêtes, en pratique à l'aide de piments locaux bien puissants, et les grattent activement entre les plumes et sous les ailes pour les exciter et les rendre plus agressives. Ensuite les deux bêtes sont mises l'une face à l'autre, puis lachées pour le combat. L'ambiance décolle, si quelques secondes auparavant on plaisantait encore, tous les parieurs du coin ont maintenant les yeux rivés sur les coqs. Partout on lançe de grands cris afin d'augmenter encore les mises. Effervescence totale, ca crie, ca bouge autour de l'enclot pour observer les deux plumeaux qui voltigent ensemble dans des grands éclats aériens. Tourbillons de becs et de griffes acérées, les deux coqs tentent de se mettre à mort mutuellement dans une sauvagerie incroyable. Les lames fixées à leurs pattes, les coqs manquent à chaque coups de se trancher le cou. On croirait réellement que les volailles pratiquent un art martial comme le karaté à les voir lancer leurs pattes dans de grands coup de pied rotatifs. Le sang coule et après des coups importants portés, les deux bêtes s'écartent l'une de l'autre, comme d'un commun accord pour une trêve. Mais aucun répit pour celles-ci, après l'accalmie, les organisateurs se saisissent chacun d'un coq et les placent maintenant tous deux dans un panier de taille moyenne, ou ceux-ci sont donc bien forcés de continuer à combattre. Cage de mort... Dans cette sorte de corrida miniature, l'homme assoit atrocement sa domination sur l'animal, jeté en pâture au jeu de l'argent de la souffrance. Ca continue de parier et de crier. Ici un vieil homme savoure sa cigarette, les yeux figés sur le palmier tressé de la nouvelle mini-arêne à huis-clot, là un père avec son jeune enfant dans les bras, attend impatiemment l'issu du combat. Après quelques temps, si l'une des bêtes n'a pas été tuée par l'autre, on s'assure que les deux coqs ne sont définitivement plus décidés à combattre (suite souvent à cause de leurs blessures trop graves). Finalement, on désigne le vainqueur du combat, celui qui semble être le plus en forme et qui normalement est aisément reconnaissable. Le perdant lui, aux entailles sanguinolentes et le corps encore tremblant de l'adrénaline déployée nerveusement déployée dans son corps de volaille, est découpé encore vivant... Une aile par ici, une cuisse, par là et le pauvre animal encore conscient de sa souffrance qui ne s'arrête pas, montre les paupières semi-closes un visage que l'on croirait humain, mi-implorant, mi-résolu... presque insupportable. Comme dit précédemment, il est en effet impossible pour un quelconque balinais de tuer la bête, celle-ci doit mourir des suites des blessures du combat, quitte à faciliter un peu le travail le match terminé.
Nous observons ensuite les lieux se vider, un homme récupère l'une des cuisses qui alimentera certainement le dîner du soir, tandis que le coq perdant emmené par un de ses bourreaux qui le tient par une patte est trimballé comme un vulgaire sac en plastique. Les scooters et mobylettes démarrent et tout le monde regagne sa maison dans Munduk... Fin de cette expérience locale traditionnelle, sauvage et presque tribale.
2010-04-26 23:39:37