Vers le village montagnard de Munduk
Il est temps pour nous de quitter Sidemen et de reprendre les routes sinueuses de Bali pour continuer notre exploration de l'île. Sidemen étant plutôt isolé, et même si notre homestay nous propose de contacter un taxi, mieux vaut avoir déjà des contacts sous le coude pour éviter de se faire arnaquer à coup de milliers de Roupiah. Ainsi ce matin notre fidèle Wayan, chauffeur exemplaire sur l'étape Sanur-Amed patiente juste devant la porte de la homestay, avec son mini-van high-tech avec compartiment glacière s'il vous plait. N'allez pas vous imaginer qu'il nous a attendu tout ce temps, un simple appel téléphonique passé la veille grâce à notre super portable australien (dont le crédit reste valide même en Indonésie, merci les accords entre les réseaux) aura suffit! Nous lui avions déjà parlé de notre désir de refaire un trajet avec lui, nous qui avions trouvé le type vraiment super et préférant dépenser notre argent avec lui plutôt qu'avec la grande majorité de truqueurs kilomètriques de l'île. Nous sommes donc bien content de le retrouver ce matin, et sur la route nous en apprenons même un peu plus sur sa vie. D'un père charpentier, qui ne pouvait pas lui payer plus d'études que le strict minimum, Wayan a très tôt compris qu'il n'aurait pas vraiment de meilleur alternative que d'être chauffeur. Depuis, toute son énergie, il l'a placée au service de son petit commerce de la route afin de pourvoir hisser sa propre famille à un niveau de vie qu'il n'a jamais connu étant enfant.
Intelligent et visionnaire il investit énormément de temps et d'argent dans l'apprentissage des langues, deux ans par dialecte: japonais, allemand, danois, hollandais et maintenant le français qu'il maitrise étonnamment bien après seulement 4 mois de cours. Parrallèlement, lui qui n'a aucune connaissance en informatique, s'autoforme et développe ensuite lui-même son propre site internet afin de communiquer avec ses clients. Après plus de 20 ans de sa vie au service de son travail de chauffeur, il souhaite maintenant tout le bien du monde à son fils Gede de 4 ans, pour qui il place chaque mois de l'argent de coté dans l'espoir de l'envoyer faire des études à l'étranger et ainsi lui donner l'opportunité et la liberté d'atteindre ce que lui n'a pas eu étant jeune. Le père modèle apprend même à son fils les rudiments des langues qu'il a apprise, afin de sensibiliser son jeune cerveau à une certaine ouverture d'esprit. Wayan nous surprend vraiment, curieux, ouvert et sensible voir même parfois très féminin dans ses attitudes, nous le pensons véritablement être un surdoué qui s'ignore. Il nous avoue d'ailleurs être en permanence incompris de ses collègues chauffeurs qui préfèrent brûler leur argent dans la matérialité et la facilité plutôt que de, comme lui, le dépenser dans des écoles de langues. Il n'empêche et nous le lui disons, que Wayan est selon nous sur la bonne dynamique, la preuve : nous l'avons recontacté tant sa démarche nous a plu. D'ailleurs, très à l'écoute et plein de bonnes intentions ce dernier nous fait de très bon prix pour les trajets que nous demandons...
Nous voilà donc déambulant sur la route de Sidemen au Nord de l'île vers la grande Singaraja. Nous marquons quelques arrêts, notamment au Pura Besakih, le temps mère de l'île de Bali, constitué de dizaines de petits temples et constituant un véritable complexe sacré tout comme il va s'en dire maintenant, un site très touristique. Besakih représente également le temple du Nord-Est dans l'architecture en étoile (comme la rose des vents) constituée par les neuf temples principaux de la spiritualité balinaise. Plus loin sur la route, le soleil du début de journée cède la place encore une fois à une mousson incroyable. Difficile de mettre un seul pied dehors sans être instantanéement trempé de la tête au pied. Les gouttes se fracassent sur la carosserie et le goudron, semblables à des ballons remplis d'eaux jetés depuis le ciel. Visions pittoresques et à la poésie sans limite : dehors, des enfants marchent tranquillement le long de la route, tenant au dessus de leur tête de grandes feuilles de plante tropicale ou de bananier pour se protéger de la pluie. Vers midi, sachant que nous sommes des petits-budgets, nous mangeons avec Wayan dans un boui-boui tout près de la côte Nord.
Durant l'après-midi, nous traversons la ville de Singaraja. Près de la mer, des rizières s'étendent inlassablement, véritables miroirs aux réflections aériennes dans lesquels une famille entière est occupée à planter le riz. Depuis le bord du chemin, nous observons ravis, la gestuelle répétée maintes et maintes fois à la perfection. Avec un rythme d'une régularité et d'une vélocité folle, ces planteurs de riz aux chapeaux de pailles de rigueur, placent délicatement d'une main les pousses de riz dans la vase des rizières. Derrière eux, ils balladent et se renvoient de petits paniers plats tressés au gré des sillons qu'ils traçent. Ces petites embarcations flottent lentement à la surface de l'eau et transportent avec eux les jeunes plants de riz d'une couleur vert émeraude. Nous restons là tout un moment à admirer dans la lumière voilée de l'après-midi le ballet silencieux qui s'opère dans cet acte millénaire de plantation de la célèbre cérale asiatique.
En rebifurquant ensuite vers le Sud, nous arrivons enfin dans la région du volcan et du lac Bratan, dans laquelle Wayan nous déclare qu'il a travaillé pendant des années en collaboration avec une agence de tourisme. Notre chauffeur nous avoue que ce sont ces routes de montagnes qu'il maitrise le mieux pour les avoir empruntées tous les jours sans arrêt durant cette période. Il connait d'ailleurs tout le monde dans le coin, surtout des gosses de la région nous dit-il, qu'il a pu aider dans sa jeunesse et qui sont maintenant devenu adultes. Dans les étals d'un marchand de fruit, on s'écrie d'ailleurs "Oh Wayan !", ailleurs un scooter nous croise en trombe juste le temps pour nous d'entendre un "Hey WAYAAaaaaan" qui s'éloigne derrière nous. Lui rayonnant tel un prince en son pays, discute depuis la fenêtre sans s'arrêter de rouler, distribuant des sourires malicieux et agitant la main à l'extérieur. Finalement, après avoir joui d'une vue imprenable sur les montagnes depuis la corniche qui redescend vers le village de Munduk, nous arrivons dans la lumière décroissante à notre destination finale, concluant cette longue mais sympathique journée de transport. Quelques minutes plus tard, nous obtenons une chambre satisfaisante dans un Homestay tout près, et nous remercions une fois de plus Wayan lui promettant de renvoyer vers lui quelques autres français en renfort si nous le pouvons...
Après avoir fait l'expérience d'un combat de coq incroyable, durant une ballade dans le village du Munduk en fin d'après-midi (que nous raconterons dans un prochain post), nous regagnons notre chambre pour prendre un peu de repos. Le soir, à 19h30, coupure de courant général dans tout le village. A priori, monnaie courante dans la région, l'équipe du homestay apporte comme si de rien n'était de grandes lampes halogène électriques afin de continuer à éclairer la partie restaurant. De notre côté on se doutait bien que les bougies inclues dans la chambre n'était pas là pour faire joli... Le restaurant de notre homestay étant trop cher, nous décidons de partir dans le village encore plongé dans l'obscurité afin de trouver un petit Warung (ici "mini-restaurant pas cher tenu par des particuliers et pas trop trop hygienique"). A l'aide d'une lampe torche, nous trouvons la seule échoppe encore ouverte, éclairée à la bougie. Une demi-douzaine de personne attend devant le petit comptoir ou une jeune femme balinaise est affairée devant deux woks grésillant sur les feux au gaz. Nous attendons patiemment sur le trottoir, en observant l'atmosphère étrange de Munduk sans électricité. Les scooters défilent phares allumés et éclairent par intermittence l'assistance qui semble un peu étonnée de voir deux jeunes occidentaux s'aventurer comme cela dans les rues de nuit, alors que la plupart préfèrent ne pas quitter leurs hotel ou leurs homestay tout confort (ici les homestay ont suffisamment de services associés pour qu'on les assimilent à des hotels). Bientôt nous avons enfin de la place qui se libère pour nous installer sur deux tabourets de plastiques devant la petite table en plastique de quelques 30 cm de profondeur, fixée au mur. "Nasi Goreng ! Dua !", "Deux Nasi Goreng s'il vous plait"... Mince plus de riz, bon ben deux "Mie Goreng" alors, des nouilles sautées. En attendant nous sirotant une bouteille d'eau minérale achetée sur place (et oui ici, l'eau du robinet n'est jamais potable, on préfère donc se fier aux bouchons de plastiques cellés des "Large Water" que l'on trouve un peu partout). Nous observons la bougie qui vacille, tout en écoutant deux balinaises qui discutent à côté de nous, et en jetant des sourires à la famille de la maison d'à côté dont la petite fille de 3-4 ans nous lance des "Hello" à attendrir le coeur le plus dur. Notre cuisinière n'en finit pas de remuer les ingrédients dans les woks, transférant les nouilles d'un plat à un autre, tranchant les légumes d'une main tout en conservant l'autre sur le wok... impressionante maitrise dans le maigre lumière du lieu. Bientôt nos deux assiettes arrivent... la meilleure cuisine balinaise se déniche souvent sur les tables qui ne payent pas de mine, ce soir ne déroge pas à la règle et le Mie Goreng dégusté s'avère être l'un des plus savoureux depuis notre arrivée à Bali, le tout payé pour une misère. Décidement il vaut mieux faire confiance aux locaux et suivre les endroits qu'ils fréquentent plutôt que de régler à coup de gros billets de maigres portions de plats balinais uniquement confectionnés pour une clientèle occidentale. La nuit s'avançant, nous nous glissons dans les draps, bien repu et positivement fatigués par cette journée riche en expériences locales, qu'elles soient spirituelles, sauvages ou encore gastronomiques.
2010-04-26 23:39:25